Fruits de passions

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The Truman show

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PRESENTATION

 

Attention, la lecture de cet article n'est recommandée que si vous avez déjà vu le film, car il révèle pas mal de choses sur son déroulement.

The Truman Show raconte l'histoire d'un homme, Truman Burbank. Marié à Meryl, infirmière, et employé dans une compagnie d'assurances, il habite dans la ville paradisiaque de Seahaven, remplie de gens sympathiques et de jardins bien entretenus. Et pourtant, Truman a envie de voyager à l'étranger, de découvrir de nouvelles choses, et surtout de retrouver une fille, Sylvia, dont il est tombé amoureux dans sa jeunesse. Cependant, tout semble contraindre Truman à rester dans la ville. Au fur et à mesure des évènements, il découvre progressivement qu'à son insu, il vit depuis sa naissance sur l'immense plateau de tournage d'une émission dont il est le héros involontaire. Sa vie quotidienne, filmée par plus de 5000 caméras réparties sur tout le plateau, est l'objet de l'émission la plus populaire au monde. Tout son entourage est constitué d'acteurs ou de figurants et donc, tout le monde est de mèche sauf lui... Ce monde artificiel est entièrement dirigé par un seul homme, Christophe, qui est le réalisateur de l'émission. Il vit en permanence dans la fausse Lune du monde de Truman, d'où il contrôle tout. Dès lors qu'il commence à découvrir la vérité, Truman met tout en oeuvre pour retrouver sa liberté et Sylvia.

 

 

ANALYSE

 

Ce film est très riche, je l'analyserai principalement autour du concept de "totalité". Ce dernier concerne la réunion de toutes les parties d'un ensemble. Une totalité est finie, et donc, dans le cas où elle ne serait maîtrisable concrètement, elle est au moins susceptible d'être complètement comprise par l'intellect. Elle est donc "cernable". La totalité est distincte de l'infini qui, par définition, dépassant les catégories d'espace et de temps qui structurent notre pensée, échappe à l'emprise de celle-ci.

 

Or, le monde de Truman est une totalité. Nous sommes devant le paradoxe d'un monde clos, mais transparent au public, comme l'est un miroir sans tain. Il réalise le rêve d'une Amérique idéale, où les gens sont gentils, bien portants et prospères, dans une ville agréable et sûre (Seahaven : le havre de la mer), sur une île protégée de toute influence extérieure. Le gag, c'est que Truman travaille dans les assurances, alors qu'il vit dans un environnement auquel le risque est complètement étranger. On pourrait comparer le monde de Truman à un cocon, ou à un ventre maternel. Truman est le foetus dans ce ventre. Il est le centre autour duquel gravite tout son monde, ses habitants, et, au-delà, tous les téléspectateurs.

Le problème est que ce monde n'est pas réel et que Truman en est le prisonnier. C'est la source d'un grand nombre de gags dans le film, du projecteur tombé du ciel au jeu pourri de l'actrice qui prétend être la "femme" de Truman, en passant par toutes les astuces imaginées pour maintenir Truman dans son cocon.

Et pourtant, Christophe prétend que son monde est normal, et que le monde extérieur ne l'est pas. On croit rêver! Et c'est là que de la notion de totalité, on glisse à celle de totalitarisme. La comparaison entre un régime totalitaire, brutal et oppressant, et le monde gentillet et un brin comique de Truman pourrait faire sourire. Et pourtant, les ressorts profonds, la logique en sont les mêmes.

Car, la logique du système totalitaire est de servir de toutes ses forces une idéologie incarnant la Vérité absolue. Et tant pis si la réalité concrète des choses et des gens est en contradiction avec cette Vérité. Il suffit de nier la réalité et/ou de la transformer pour la faire coller à l'idéologie, puisque c'est ainsi qu'elle devrait être. Et pour cela, tous les moyens sont bons, de la promotion d'un avenir radieux (les fameux "lendemains qui chantent") à la violence.

Et dans le monde de Truman? La première réponse se trouve dans le personnage de Christophe. On ne sait rien de lui, pas même son nom de famille. Et pourtant, il règne comme un dieu sur son monde et sur ceux qui y vivent. D'ailleurs, son prénom signifie étymologiquement "celui qui porte le Christ". Il habite "dans le ciel", dans la fausse Lune du monde artificiel. Et lorsqu'il s'adresse à Truman à la fin du film, sa voix semble venir du ciel, comme si elle était divine. Etant chrétien, je ne peux m'empêcher de le comparer au Dieu en qui je crois. Là où mon Dieu s'est révélé à l'homme pour tisser avec lui une relation intime, Christophe, lui, sait tout de Truman, mais inversement, Truman ignore jusqu'à l'existence de Christophe. Là où Dieu a aimé l'homme jusqu'à mourir pour lui en la personne de son Fils, Christophe n'éprouve envers Truman qu'un sentiment possessif poussé à l'extrême. Et pourtant, Christophe croit sincèrement aimer Truman. Il croit sincèrement que son monde idéal devrait être le modèle du reste du monde. Mais cet idéal repose sur la contrainte,  le mensonge et la manipulation. Christophe, en Dieu-tyran est aux antipodes de Dieu-Amour. Il ressemble à s'y méprendre à certains dictateurs, comme Staline, par exemple. C'est un homme solitaire, sans amis, qui vit replié sur lui-même. Il est narcissique, mégalomane et manipulateur, incapable de se remettre en question et d'évoluer. Christophe incarne donc l'idéologie et ses promoteurs, la matrice du totalitarisme.

Là où se trouve la logique du totalitarisme, on trouve très vite les moyens dont il use. Est-ce à dire qu'il y existe dans le monde de Truman, une terreur policière, un parti unique, une économie et des médias totalement contrôlés par un pouvoir tout-puissant, un population enrégimentée, prisonnière dans son propre pays ? Force est de constater que c'est le cas, mais d'une façon déguisée qui se prête à l'humour. D'abord, il existe bien un pouvoir absolu, unique, celui de Christophe, qui contrôle entièrement le monde de Truman, par le biais de caméras, de tous les leviers qui commandent l'ordonnancement du plateau de tournage, des acteurs et figurants, etc. Christophe contrôle tout, jusqu'aux faux médias qui influencent Truman à son insu. Les acteurs, les figurants et les spectateurs participent avec enthousiasme à ce contrôle. Et c'est encore une marque du système totalitaire. Contrairement à une dictature classique qui se contente de maintenir sa population dans un état de soumission passive, le régime totalitaire requiert son adhésion et sa participation active.

Tous ces moyens de contrôle n'ont qu'un seul objectif : maintenir Truman dans l'illusion que son monde est réel et qu'il y est heureux. Truman n'est donc pas libre, il est prisonnier. Christophe prétend pourtant le contraire, qu'il est libre de partir quand il veut, qu'il le peut s'il le désire vraiment. Mais, Truman n'a qu'une liberté fictive, il est constamment manipulé par son entourage, par la totalité du monde qui l'emprisonne. Chantage affectif, intimidation, séduction du confort et du plaisir, tout est bon pour garder Truman sous contrôle. La violence est aussi employée, puisque Christophe va jusqu'à créer en lui des traumatismes profonds, en faisant "noyer" son "père" sous ses yeux, afin qu'il développe une phobie de l'eau et ne veuille jamais quitter son île. Et lorsque Truman commence à vouloir s'échapper, son monde gentillet révèle son vrai visage, celui d'une parodie de camp de concentration. Tout y est : les sirènes, la Lune qui se transforme en immense projecteur balayant les alentours, les figurants qui quadrillent la ville, et jusqu'au chien de garde agressif, qui flaire la piste du fugitif (il avait l'air si mignon, ce dalmatien). A la fin du film, Christophe est pratiquement sur le point de tuer Truman pour l'empêcher d'échapper au show. Heureusement, dans un sursaut d'humanité, il se ravise au dernier moment.

Non seulement Truman est prisonnier de ce système, mais les acteurs, les figurants, et même les téléspectateurs le sont aussi. En effet, les acteurs et les figurants n'ont aucune liberté de mouvement ni de parole. Ils sont des marionnettes dans les mains de Christophe. Tout comme Truman ? En fait, ils le sont encore plus, car, eux connaissent la vérité, mais choisissent tout de même d'adhérer à un système qu'il savent truqué. Ils sont les gardes-chiourmes enthousiastes de Truman. Après tout, n'ont-ils pas la chance d'êtres membres à part entière de l'émission de télévision la plus regardée au monde? Quant aux spectateurs, leur situation est terriblement ambigüe. ils "aiment" Truman, mais ils ne veulent pas voir qu'il est prisonnier. En fait, ce sont eux qui assurent la pérennité du show, qui n'aurait plus de raison d'être sans eux. Eux aussi sont prisonniers de l'émission, mais d'une façon encore plus subtile que Truman et que les acteurs. C'est leur manque d'être, leur incapacité à vivre, à trouver un sens à leur existence, qui les enchaîne à leurs écrans. Le show remplace leurs vies, qui semblent moins réelles que la vie fictive de Truman, à laquelle ils s'identifient, mais sans s'y investir réellement. Comme Truman, ils peuvent partir "quand ils veulent", mais ils ne le font pas, car ils sont désespérément dépendants de l'émission. D'ailleurs, quand le show se termine avec la sortie définitive de Truman, leur premier réflexe est de zapper, de rechercher une nouvelle occasion de se fuir eux-mêmes. Et nous, spectateurs du film "the Truman Show"? Quelle est notre position dans tout cela? Ne ressemblons nous pas aux spectateurs du show, dans le film? Et Christophe? Il est le plus prisonnier de tous. Comme ceux du goulag dans Une Journée d'Ivan Denissovitch de Soljetnitsyne, il a bâti lui-même la prison dans laquelle il s'est enfermé. S'il ne laisse rien transparaître de sa vie privée, c'est peut-être qu'il n'a pas de vie du tout. Le show EST sa vie, et Truman son objet.

Et voilà bien l'effet le plus néfaste du totalitarisme : la déchéance de l'homme au rang d'objet. Car l'être humain aussi est considéré comme une totalité : c'est un organisme fini dont on peut évaluer les performances, prédire les réactions, et ainsi, selon le seul critère utilitariste, le conformer à la tâche qu'on veut lui faire assumer dans un système dont il n'est plus qu'un rouage. Et c'est bien ce qu'est Truman, qui joue le rôle de rouage essentiel du show, sans lequel ce dernier n'a plus de raison d'exister. D'ailleurs, même son prénom dit ce qu'il est : True Man, l'homme vrai. Ce prénom, totalement impersonnel, ne définit celui qui le porte que par rapport au rôle qu'il joue dans le Show, celui du "héros", comme le dit Christophe à la fin du film. Ce dernier voit bien l'homme comme un objet : lorsqu'un journaliste lui demande comment Truman n'a toujours pas découvert la supercherie, il répond que "l'homme accepte simplement la réalité à laquelle il est confronté". Et au moment où Truman est sur le point de quitter le show, il prétend encore le connaître mieux que lui-même. Il croit le retenir en lui assurant que dans son monde, il serait protégé toute sa vie. Mais, Truman, toujours mû par la recherche de la fille qu'il aime, lui répond qu'il n'y a pas de caméras dans sa tête. Puis il sort définitivement de sa prison.

 

 

CONCLUSION

 

Le concept de totalité, dès lors qu'il est appliqué à l'homme et à notre monde, revient à les enfermer dans une prison. C'est un lit de Procuste, du nom de cet homme, dans la mythologie grecque, qui allongeait où coupait les membres de ses invités pour les faire correspondre à la taille du lit dans lequel il voulait les allonger. Car en évacuant toute dimension de Mystère, la vision totalitaire ne voit dans ce qui est que des objets auxquels elle attribue arbitrairement des fonctions, les privant de leur dignité.

La question est de savoir d'où vient cette tendance malsaine. A mon sens, les racines de ce mal se trouvent dans la philosophie des Lumières, malgré tout ce qu'elle a engendré de positif par ailleurs. En surestimant l'importance de la raison pour aborder le réel (raison qui est tout de même importante, ceci dit) et en rejetant toute vérité révélée et transcendante, elle a, dans le long terme, été à l'origine d'une vision scientiste empreinte de  matérialisme et d'utilitarisme. Si, du côté pile, la philosophie des Lumières, a engendré la démocratie, les droits de l'homme, et permis le développement du savoir scientifique, elle est aussi, du côté face, la mère du totalitarisme, et de la violence qu'elle engendre sur l'homme et sur l'environnement, réduits à des objets. Et quand au totalitarisme lui même, qui sait s'il ne répond pas à un besoin de servitude chez l'être humain ? Il est en effet tellement plus facile d'être infantilisé que de de devenir adulte, tellement plus confortable qu'on nous dise qui nous sommes et à quoi nous servons, plutôt que de faire face à ce Vide qui est en nous, à ce qui nous est étranger en nous-mêmes

Contre cette tentation mortifère, The Truman show est, un bel éloge de la grandeur de l'être humain, insaissable, car toujours en recherche d'infini, toujours appelé à sortir de lui-même et de ses prisons, à entrer en relation avec l'Autre, et au final, avec ce qui est plus grand que lui.

 

Au vu de la richesse du film, on pourrait l'aborder sous des angles multiples. Voici quelques pistes :

- Comparaison avec Matrix, dont il est très proche, mais dans un registre différent

- Le phénomène de la célébrité, vu à travers le film

- L'allégorie de la caverne de Platon

- La télé-réalité

- Le réel et l'authentique

- etc, etc.

 

 

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27/04/2014
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