Fruits de passions

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Lou! tome 6 : l'âge de cristal

 

 La couverture de cet album est magnifique! (celle-ci est une version provisoire, mais la définitive est quasiment identique, à quelques petits détails près)

 

Cet article a pour base un commentaire que j'ai laissé sur un site traitant de la BD Lou, de Julien Neel (Fan de Lou la B.D).

 

Pour ceux qui ne connaitraient pas cette BD, Lou!, de Julien Neel, raconte l’histoire d’une jeune fille, Lou, qui vit seule avec sa mère loufoque et son chat informe.  Vive, créative (elle fabrique elle-même ses vêtements) et bloquée sur son voisin (qu’elle espionne aux jumelles), Lou confie tous ses états d’âme à son cher journal intime. Lorsque nous la découvrons dans le tome 1, elle n’a que douze ans. Dans les albums suivants, nous la voyons entrer progressivement entrer dans l’adolescence, évoluer au fil des rencontres et des évènements qui jalonnent sa vie.

 

Dans le tome 6, celui qui nous intéresse, Lou doit avoir environ 18 ans (au vu de l’âge supposé de son petit frère), soit trois ans de plus que dans l’album précédent. Elle a changé physiquement, son visage et ses formes sont plus celles d’une femme… et elle porte désormais des lunettes !

 

Il n’y a pas que le physique de Lou qui ait changé… par rapport aux albums précédents qui nous avaient habitués à un scénario linéaire classique (situation initiale > développement > dénouement), le tome 6 détone complètement. Lou y évolue dans un monde étrange, à la limite de la science-fiction, dont on ne sait s’il est réel ou fantasmé par les personnages qui l’habitent. De plus, le scénario perd toute linéarité, les scènes s’enchaînant sans cohérence apparente.

 

Alors, pourquoi une telle rupture, pourquoi cet OVNI ?

Explorons ensemble quelques questions que je me suis posées en lisant cet album. Je n'y donne pas vraiment de réponses, mais j'essaie plutôt de donner des pistes de réflexion.


D'abord, pourquoi avoir opté pour un scénario aussi peu linéaire, pour un environnement qui semble aussi irréel, à la limite du rêve ? Remarquons d'abord que les tomes précédents présentaient quelques scènes oniriques (par exemple, lorsque Lou lit la lettre de son ami Paul qui lui parle de ses peintures inspirées de la SF, le décor autour d'elle change, devient surréaliste, comme s'il se conformait à l'univers pictural de Paul).

 

Le tome 6, lui, m'a fortement rappelé le style et les histoires de Philippe K. Dick, un auteur de science-fiction (Blade runner, le Dieu venu du centaure, Ubik, le maître du haut-château, etc). Nombre de ses livres ont été adaptés au cinéma (Blade Runner, Total Recall, Minority Report, etc) ou ont inspiré des histoires de films (Matrix, par ex). La réalité, l'authenticité sont les grands thèmes qui reviennent sans cesse dans ses romans. Toutes ses histoires parlent de réalités parallèles qui se croisent et se recroisent sans que l'on sache jamais laquelle est authentique ou factice. D'ailleurs, à la page 31, la mère de Lou parle d'univers parallèles, d'altération de la réalité. A la même page, Lou a l'impression qu'il manque des choses, que tout est dans le désordre. Elle a aussi des impressions de déjà-vu, avec des scènes qui semblent se répéter, malgré des différences subtiles.

Le tome 6 de Lou laisse donc une impression de confusion et d'ambiguité. Lorsque l'on a affaire à un scénario et à un environnement de ce type, il est inutile d'y rechercher une quelconque cohérence et linéarité, comme dans n'importe quelle histoire lambda. A mon sens, la lecture de ce tome ne devrait pas obéir à une logique rationnelle, mais symbolique. Comme si Julien Neel avait dispersé dans l'album des clés, des indices qui, mis en relation, pourraient donner un sens, une signification à l'histoire. Plutôt que de voir l'histoire comme un segment avec des points A, B et C, voyons-la comme une toile d'araignée, où chaque symbole représente une intersection entre plusieurs filaments de la toile.

Si, à travers ses personnages, l'auteur parle explicitement de puzzles et de Tarot, c'est que cette approche pourrait être pertinente.

 

Quelques indices, donc.

 

D'abord, les personnages, puisque je les ai évoqués. Mêmes si la plupart sont déjà apparus dans les tomes précédents, ils me font penser ici à des archétypes, c'est à dire des symboles représentant une réalité qui les dépassent. Le fait que Lou s'amuse à relier chacun d'eux à un Tarot rigolo qu'elle a inventé est le signe de leur dimension symbolique (carte I qui représente Lou : Le Flou, carte II qui représente sa mère : Kosmos, etc). Comme par hasard, dans ce tome, Lou a l'air de traverser une période de flou, rien ne semble avoir de consistance dans sa vie. D'ailleurs, elle parle elle-même de flou, dit qu'elle est paumée, se pose des questions, semble régulièrement indécise ou passive face à ce qui lui arrive.

 

Il y a encore ce mystérieux garçon à lunettes (carte XIII : le magicien, dans le Tarot de Lou), qui semble ne jamais être là par hasard, comme s'il en savait plus que les autres. Il me fait penser au grand architecte dans Matrix (cette IA qui a conçu le monde virtuel qui emprisonne la conscience de chaque être humain). C'est amusant de voir que ce garçon à lunettes (dont on ne connait même pas le nom, mais qui connaît tout le monde dans l'histoire!) lit un livre sur l'hypnose. Cette technique ne met-elle pas le sujet sur lequel elle est pratiquée dans un état second, qui lui donne l'impression d'une réalité altérée autour de lui ?

 

A l'inverse, le petit frère de Lou (carte III : Tempus fugit du jeu de Lou), a l'air d'ancrer davantage sa soeur dans la réalité, même s'il la ramène également à la nostalgie et à l'imaginaire de son enfance. Ces scènes où Lou est avec son frère ont l'air plus réelles, elles tranchent avec la fantasmagorie ambiante.

 

Le nouveau roman de la mère de Lou. Sur la première planche de l'album, elle réfléchit au début de son histoire. Sur la dernière planche, elle réfléchit à la fin. L'environnement fantasmagorique de l'album est-il le reflet des questionnements de la mère de Lou sur le contenu du scénario de son roman ? En tous cas, Lou, qui est en contact étroit avec sa mère, baigne dans les questionnements de cette dernière. Peut-être influencent-ils ses propres interrogations ?

 

L'omniprésence dans les décors de types ressemblant à des agents secrets. Symbolisent-ils les mystères et la froideur inquiétante d'un monde adulte fantasmé par une adolescente comme Lou ? Est-ce un clin d'oeil aux agents du film "Matrix", qui protègent le monde virtuel dans lequel les humains sont prisonniers ? On pourrait mettre ces mystérieux personnages en rapport avec le "programme gouvernemental secret" auquel participent la mère de Lou et M. Henri.

 

Le titre ambigu du tome pourrait également être un indice : "l'âge de cristal". Est-ce qu'il parle de l'âge dans lequel l'humanité est entrée, avec l'apparition de ces étranges cristaux, qui ont l'air de déformer la réalité ?

Ou bien évoque-t-il l'âge de Lou, qui est celui de la fragilité, celui ou l'on peine à savoir qui l'on est, ce que l'on ressent, à définir ce en quoi on croit, cet âge qui se trouve à la croisée du monde saturé d'imaginaire de l'enfance et de la réalité des adultes, qui peut paraître froide et implacable ?

 

En cherchant sur internet, je me suis rendu compte que l'Age de Cristal était aussi le titre d'un film de SF (sacré Julien Neel)! Voici un extrait de l'article de Wikipedia qui en parle :

 

"L’Âge de cristal (1976) se place dans un monde (supposé) post-apocalyptique où les humains vivent enfermés dans des villes bulles, en l'an 2274. Leur mode de vie, géré par des ordinateurs et des automatismes est très agréable. Mais afin de limiter la surpopulation et de pouvoir gérer les ressources alimentaires rationnées, la vie des individus est limitée à 30 ans, âge auquel chacun est invité à une cérémonie publique appelée le carrousel, où, sous couvert de renaissance, son corps est purement et simplement désintégré. Pour détecter cette phase, chaque humain est implanté d'un cristal lifeclock (=horloge de la vie) dans la paume de sa main qui change de couleur à l'approche du dernier jour."

 

Dans le tome 6, on parle justement du Carrousel, qui est une des cartes du Tarot de Lou (la V), représentée par Jean-Jean et Mina!

Il y a aussi ces cristaux mystérieux, qui poussent partout dans la ville de Lou et qu'un programme gouvernemental secret étudie.

Logan, le nom du snack où mange régulièrement Mina est également le nom du personnage principal du film. C'est un homme ambigu qui, au début de l'histoire, est un assassin aux ordres du système, contre lequel il finit par se retourner.

Est-ce que tout cela symbolise chez elle une certaine incompréhension du monde qui l'entoure, une sensation d'enfermement et de suspiscion ? Un monde dont elle découvrirait progressivement les règles et les codes ?

 

Les décors, à présent. Non, mais c'est quoi, cette ville ? Elle est organisée de façon complètement anarchique, certains immeubles semblent avoir été construits sans aucun souci de cohérence. Il y a beaucoup de ruines, de végétation, comme si la ville était progressivement abandonnée depuis l'apparition des cristaux. Dans certaines scènes de l'album, cette anarchie urbaine se renforce (ex : p 23-25). Est-ce que cette ville en décrépitude symbolise les anciennes certitudes de Lou, battues en brèche par l'apparition d'éléments nouveaux dans sa vie, qui remettent tout en question ?

 

Les lapins blancs! On en trouve un peu partout dans l'album, et ils sont toujours proches des cristaux. Ils me font penser au lapin blanc d'Alice, qui l'emmène dans un monde imaginaire où tout est absurde... à l'instar de l'environnement de Lou, comme par hasard! Symbolisent-ils la sexualité, un peu comme dans la tapisserie médiévale de la Dame à la licorne ? Ou, associés au cristaux, représentent-ils l'inconscient de Lou, ce qui est mystérieux pour elle,un idéal élevé et fragile, un potentiel, une dimension de son être qui est en elle mais qu'elle ne comprend pas et qu'elle ne sait pas encore exploiter ?

 

La lettre G. Elle est partout, de façon plus ou moins stylisée. La façon dont elle est représentée dans l'album, quasi obsessionnelle, me fait penser aux films expressionistes allemands de l'entre-deux-guerres, qui utilisent nombre de symboles dans leurs décors surréalistes, pour manifester l'état psychique de leurs personnages (la folie, etc). Le tracé en spirale de la lettre G a la particularité de se replier sur lui-même. Symbolise-t-il le repli sur elle de Lou, son impression de tourner en rond ? Cette impression, est renforcée par la répétition à peu de choses près des même scènes tout au long du film (les ruptures-réconciliations de Lou et de Tristan, de Mina et de Jean-Jean, les moments où Lou se retrouve en cours, en discontinuité avec les scènes précédentes). Néanmoins, cette lettre, par son tracé particulier, pourrait aussi symboliser un certain retour sur soi-même, une remise en question, prélude à une évolution future... Ceci est à rapprocher des figures entrelacées, de forme spiralique, que l'on trouve, par exemple, aux pages 12-13 (les décors de la boîte de nuit) ou 33 (les décorations de la rue, qui incluent d'ailleurs une lettre G).

 

Bref, le contenu de ce tome, anarchique en apparence, est-il la représentation symbolique de ce qui se passe dans la tête et dans la vie de notre chère Lou, à cet âge crucial pour la suite de son existence ? En tous cas, à la fin de l'album, un déclic semble se produire, comme si les éléments disparates du puzzle commençaient à trouver un semblant de cohérence. On devine que, suite à un télégramme de son ami Paul, elle décide de partir de chez sa mère. Pour partir en voyage avec son ami, pour faire éclater sa bulle de flou et de questionnements redondants ?

 

En conclusion, si ce tome 6 a pu décevoir de nombreux fans, ce que je comprends, il n'en recèle pas moins de richesses que les précédents! Mais c'est comme si Julien Neel en avait eu marre de nous mâcher le travail et qu'il avait décidé de nous faire bosser un peu plus, pour que nous méritions cet album.^^

Si vous avez d'autres pistes ou des compléments d'explication, n'hésitez pas à m'en faire part!

 

 

 

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29/12/2012
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